Saisie par le Gouvernement le 29 janvier 2025, l’Autorité de la concurrence a rendu un avis très attendu sur les marges des grossistes-importateurs et des distributeurs de la chaîne alimentaire en Martinique. Cette démarche s’inscrit dans un contexte de tensions persistantes autour du niveau des prix sur le territoire, où, selon l’Insee, les prix à la consommation étaient en 2022 supérieurs de 13,8 % à ceux de l’Hexagone (indice Fisher). L’écart atteint 40 % pour les seuls produits alimentaires.
Cette saisine fait suite à la signature, en octobre 2024, d’un « Protocole d’objectifs et de moyens de lutte contre la vie chère » conclu entre l’État, la Collectivité territoriale de Martinique (CTM) et plusieurs opérateurs économiques. Parmi les engagements pris figurait la sollicitation de l’Autorité afin d’améliorer la transparence sur la formation des prix et des marges.
Des dispositifs existants jugés utiles mais insuffisants
Dans son analyse, l’Autorité constate que les écarts de prix entre la Martinique et l’Hexagone demeurent élevés, avec une tendance à l’aggravation. Elle estime que les outils existants — Observatoires des prix, des marges et des revenus (OPMR), dispositifs Bouclier qualité-prix (BQP, BQP+) et Protocole de 2024 — restent pertinents, mais insuffisamment dotés pour produire des effets structurels.
Elle dénonce notamment le manque de moyens alloués aux OPMR pour accomplir pleinement leurs missions d’analyse et de contrôle. Les deux premières recommandations visent ainsi à renforcer leurs capacités opérationnelles et à consolider les mécanismes de transparence.
Des facteurs structurels persistants
L’Autorité rappelle que la vie chère en Martinique repose sur des déterminants multiples et largement structurels, déjà identifiés dans ses précédents avis de 2009 et 2019 sur les mécanismes d’importation et le fonctionnement concurrentiel en outre-mer.
Parmi les facteurs explicatifs figurent :
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l’étroitesse du marché martiniquais, qui limite les économies d’échelle ;
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une balance commerciale structurellement déséquilibrée, avec une forte dépendance aux importations en provenance de l’Hexagone ;
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le poids de la fiscalité locale, notamment la TVA et l’octroi de mer ;
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l’importance des frais d’approche (transport, logistique, stockage).
Ces contraintes, inhérentes à l’organisation économique du territoire, pèsent mécaniquement sur les prix finaux. Les recommandations 3 à 6 portent sur ces dimensions structurelles et appellent à des ajustements visant à améliorer la fluidité concurrentielle et à réduire certains surcoûts.
Marges : des niveaux comparables à l’Hexagone, mais une lecture complexe
S’agissant des marges pratiquées par les grossistes-importateurs et les groupes de distribution intégrés, l’Autorité indique que, sur la base des données collectées, leurs niveaux apparaissent globalement comparables à ceux observés dans l’Hexagone.
Toutefois, l’analyse met en lumière plusieurs zones d’ombre.
Concernant les grossistes-importateurs, maillon central de l’approvisionnement en Martinique, l’Autorité relève la possible persistance d’accords exclusifs d’importation, en contradiction avec la loi Lurel de 2012 qui les prohibe. Elle recommande un renforcement des contrôles de la DGCCRF ainsi qu’un accroissement de ses moyens d’investigation (recommandation 7).
Elle souligne également que les marges des importateurs-grossistes semblent supérieures à celles des distributeurs. À ce titre, elle préconise d’associer davantage ces acteurs aux dispositifs de lutte contre la vie chère (recommandation 8), estimant qu’ils jouent un rôle déterminant dans la formation des prix.
Du côté des opérateurs intégrés, l’Autorité regrette un déficit d’informations, notamment sur le retraitement comptable des résultats et sur la ventilation des performances le long de la chaîne de valeur. Les facturations intragroupes compliquent en effet la lecture économique, en permettant de répartir la marge globale entre différentes entités juridiques d’un même groupe.
Vers un dispositif contraignant de transparence
Face à cette opacité, l’Autorité formule une neuvième recommandation majeure : la mise en place d’un dispositif pérenne et contraignant de collecte des données relatives aux prix et aux marges des grossistes-importateurs et des groupes de distribution martiniquais.
L’objectif est double : permettre aux pouvoirs publics d’assurer un suivi régulier de l’évolution des marges et mieux comprendre la structuration des prix au sein des groupes, afin d’identifier d’éventuelles distorsions concurrentielles.
La réaction du groupe GBH
À la suite de la publication de l’avis, le groupe GBH a indiqué avoir pris connaissance des conclusions rendues par l’Autorité de la concurrence et « se féliciter des constats objectivés » qu’il contient.
Le groupe souligne que l’Autorité confirme que les niveaux de marges pratiqués par la grande distribution en Martinique sont comparables à ceux observés dans l’Hexagone et que « les niveaux de marges nettes sont inférieurs en Martinique ».
GBH met également en avant le fait que l’avis identifie principalement des facteurs structurels persistants, dépendance aux importations, coûts logistiques et portuaires, fiscalité locale, étroitesse du marché pour expliquer les écarts de prix, indépendamment des politiques commerciales des distributeurs.
Enfin, le groupe salue les recommandations formulées, estimant qu’elles confortent les positions qu’il défend de longue date et qu’elles constituent, selon lui, « une base solide pour engager des solutions durables au service du développement économique de la Martinique ».
Au total, l’avis de l’Autorité confirme que la problématique de la vie chère en Martinique ne peut être réduite à un seul acteur de la chaîne de valeur. Si les niveaux de marges ne révèlent pas d’anomalies majeures par rapport à l’Hexagone, les fragilités structurelles, les déséquilibres économiques et le déficit de transparence restent au cœur du débat. Les neuf recommandations formulées dessinent désormais une feuille de route pour renforcer la régulation et restaurer la confiance dans la formation des prix sur le territoire.














